Jardin secret

Farid al-Din Attar (en persan : فَریدالدّین ابوحامِد محمّد عطّار نِیشابوری, farid ad-din abu hamid mohammed attar neyshabouri), poète persan (v. 1142-1220), né à Neyshabour dans la province iranienne du Khorassan, est un père spirituel de la doctrine Soufie, école mystique ayant inspiré plus d’un poète oriental.
Cette épopée versifiée en sept tableaux est un hommage au génie persan à travers les sept étapes sacrées de l’accomplissement professées de son vivant par la maître de Neyshabour.

TALAB
La Première Voie : la Quête

A peine ton nom inscrit
Sur le livre de l’Etre
Tu aspires au retour
Dans le Berceau Divin

Boire à nouveau le lait
De la sublime essence
C’est le rêve nourri
Par la foule des humains

Rompus sont à jamais les liens immortels
Le chemin est sans fin
Vers les cimes égarées
De Son Eternité

Tu chevauches
Le destrier de l’endurance
O voyageur éperdu de sa science
Qui rayonne
Des carrefours des mondes
Aux sommets du vertige

Oublie les usages
Les lois des pères et des aïeux
Les visages inconnus ou familiers

Va, habillé de rien
Vêtu de ta seule foi
En l’immuable savoir

Rien des méandres de la voie
Qui mène des rigueurs du dogme
Jusqu’au seuil infini de la Révélation
N’est étranger
Au divin Attar

Et si le Maître
Des Sept Villes de l’Amour
Sut en arpenter toutes les ruelles
Nous restons encore
Nous les assoiffés
Errants aux pieds
De la toute première de leurs murailles

Où donc est la source de toute chose ?

Apprend passant, privé de ton cœur et de toi-même
Que tel est le dessein de ton Dieu
Que le chercheur vrai et sincère
Soit celui qui s’égare pour se retrouver

Reza Afchar Nadéri
Paris, le 14 juillet 2003

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ESHGH
La Deuxième Voie : l’Amour

Pour écouter un extrait audio de « performance poétique » de cette séquence, accompagnée à la percussion traditionnelle iranienne (tonbak) par Hossein Fahimi Rad, lors du Festival international de poésie de Sète en juillet 2011, cliquer ici >> attar eshgh

En amour, il n’est pas de détour
Prépare-toi au sacrifice
A combler de ton sang le bassin des martyrs
A saigner du feu des coquelicots

Dès l’aube me prend la soif de te revoir
Evanouis sont les clairs de lune
L’heure est à la fournaise du jour
Le soleil a niché dans ma prunelle
Amour, prête l’oreille à ma supplique

L’aurore me darde de désirs
Prostré je suis au pied de ton autel
Déjà penché sur le cercueil des refus
Le vent d’est charrie les ronces et le sable
Qui nous viennent du désert

Je veux que mes yeux soient mille soleils
Comme un brasier de tournesols
J’ai perdu tous les mots
J’ai mordu mes lèvres sous la tyrannie du silence
Les chevaux du jour sont dans la plaine

Lune, oublie-moi
Ta panthère de nuit emmène loin de nous sa robe d’encre
Tout en toi n’était-il que mensonge ?
Oubliés les regards comme des serments
Le messager du jour a secoué nos rêves

Je sais à présent ce que furent tes promesses
Une pierre au fond d’un puits
Un cadavre desséché
D’avoir erré dans les mirages

Si tu es ce chemin
Pour qui veut enlacer les fantômes du néant
Se prosterner devant les idoles du mensonge
Prier dans les temples de l’épouvante
Je suis ce voyageur

Douleur viens à moi
Tes légions jamais ne passeront la plaine
De mes désirs inassouvis

Reza Afchar Nadéri
Paris le 14 juillet 2003

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MA’REFAT
La Troisième Voie : Le Savoir Mystique

J’étais roseau
Vibrant au souffle de l’Eternel
On m’a coupé de mes racines bénies
On m’a porté loin des sources essentielles
Et l’on m’a livré à ce monde
De pierre et de sombre argile

Rompus désormais les liens idéaux
Oubliée, l’harmonie des astres
La musique du ciel qui résonne
Dans les champs étoilés

Et l’on dirait des luths
Taillés dans les dômes turquoises des mosquées
Qui résonnent au son
De prières galactiques

Je me suis égaré
Mes souvenirs sont enfouis
Dans l’épaisseur de l’oubli

Du fond de ma geôle
Je prête l’oreille cependant
Au murmure du monde
Aux mélodies lointaines
De la mémoire sacrée

Divines réminiscences
Je vous recherche
Portant encore en moi la lourde cangue de la chair
O vous nostalgies de noces immémoriales

Je cherche derrière ces soleils illusoires
Le soleil unique de toutes les vérités

Et voici que dans le ciel de mes errances
Bat le tambour lancinant du départ

Ami, ne parlons désormais ni de bien ni de mal
Il est rompu le miroir de notre entendement
En un millier d’éclats
Et l’élan de notre science chétive
Vaut à peine le vol brisé d’une éphémère

Pourtant tout autour
Dansent les branches des arbres
Louant la sagesse sans borne de l’Unique
Les feuilles battent des mains en cadence
Encourageant le ronde des univers

Principe inaltéré
Pierre philosophale
Elixir de toute éternité
Nous sommes flûte et roseau
Notre musique vient de toi
De cette voix qui nous habite

Qu’il n’y ait plus que plaisir et passion
Sur le chemin qui mène au seuil de ta munificence
Annonce-nous ce jour
De néant où nous abîmer
Où mourir à nouveau
Pour renaître en ton miroir.

Reza Afchar Nadéri
Paris, le 25 octobre 2005

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ESTEGHNÂ
La Quatrième Voie : l’Abnégation

Nous n’étions qu’un corps
Au carrefour du besoin
La brise qui descend des collines
Nous apportait le fumet
Des agneaux que l’on grille
Aux cuisines du Sultan

Le son des tambourins envahit le quartier
J’entendis une voix :
« Venez, le Sultan régale !

Ses serviteurs sont altiers comme des princes
Ses coursiers ont des sabots
Plus fins que les ongles teintés des courtisanes
A ses côtés on porte un faucon
Dans une cage en or

Chacun le salue bien bas
Les poètes louent sa fortune
Les astrologues sa bonne étoile
Il emplit vos bouches de rubis

Sa voix est claire comme le printemps
il est haut et droit comme les verts cyprès
Son rire, c’est deux rangées de nacre

S’il est un Paradis il fut bâti sans doute
A l’ombre des remparts de son palais »

J’entends alors une autre voix :
« Que m’importent du Sultan sa gloire et ses largesses
Mon royaume est celui que chaque jour
Le soleil éclaire quand meurt la rosée

De mes ruines je suis seul souverain
O Mort, toi qui piétines les émirs et les rois
Retiens aujourd’hui tes destriers !
Car mon règne d’un temps est plus court encore
Que le vol des perdrix
Plus incertain que l’appel des lucioles

Mieux vaut, en ce fruste séjour
Une éphémère certitude
Une étincelle jaillie de la rocaille
Retournant aussitôt au gouffre du néant

Que se nourrir d’illusions
A la cour des sultans. »

Reza Afchar Nadéri
Paris, le 14 juillet 2003.

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TAWHID
La Cinquième Voie : l’Unité

A l’aube du départ
Ton esprit confus succombant à tous les vouloir
Lassé de répondre à chaque appel
De suivre un sens et son contraire
Tu peux tendre désormais vers le lien unique
Portant l’empreinte du créateur

Ni Orient ni Occident
Ni Levant et ni Couchant
Le haut et le bas
Le singulier, la multitude
Toute quête est oubliée
Le savoir est dans l’instant
Posé sous les pas de la contemplation

Abandonne les tourments du désir
Les ambitions comme des puits sans fin
Tu es le seul creuset de la création
Le point de l’aller et du retour

Les efforts de la pensées sont vaines
Pour qui trouve le levier des équilibres
Unique tu deviens dans la chaîne des âmes
Les injures des hommes et du temps n’ont plus prise
Sur qui revient de toutes les illusions

Le réel est dans ta propre essence
Ni la crainte l’habite et ni les rêves de puissance
Tu es dès lors du nombre
De ceux qui savent
Sans besoin d’ébruiter la chose
En eux révélée

Evadé de toi-même
Tu reviens à la source de toute chose

Le doute n’entre pas au logis
De ceux que n’atteignent plus
Pouvoir ou servitude, largesses ou privations
Les soixante douze sectes de ce monde
Entendent de sa bouche seule
Le sens véritable des mots
Comme les cordes multiples d’une harpe
Résonnent sur un même bois

Oubliés le visible et l’invisible
L’éphémère et l’éternel
Les controverses entre la chair et l’esprit
O Dieu qui confère aux éborgnés le don insigne de la vision
Tout ce qui est réside en l’homme est dans son reflet
Comme l’est la lune dans les nuages d’encre
Ou quand elle flotte sur les eaux

Cuivre devenu or
Délivré de toute science
Ne possédant plus
Tu n’es plus possédé
Libéré des gardiens du jour et de la nuit
Tu oublies jusqu’aux traits de ton visage
Et les voiles s’écartent
Affranchis de toute association

Oublie tous les départs
Ici même, au premier détour de ta rue
Chrysalide d’un ange
Enfantement ultime

Fusion des peurs et des plaintes
Du feu, des larmes et du sang
En ton propre cœur tu t’épanouis

Prépare toi au plus profond de ta nuit
A la grande Illumination

Reza Afchar Nadéri
Paris, jeudi 2 février 2006

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HAYRAT
La Sixième Voie : L’Émerveillement

Pour connaître l’envers
Le mystère des choses
Oublie l’intelligence
Reviens aux temps premiers
Où l’œil clair des enfants
Puise sans compter
Dans les ravissements du monde

Comme les oiseaux marins
Ton cœur bat à l’unisson
Des vents et des marées
Tout n’est qu’étonnement
Source éternelle de jouvence

Au terme de la vie
La vague ultime s’est brisée
Sur toutes les certitudes
J’ai perdu les mots et les chiffres
Les mantras et les formules sages
Le chapelet qui ordonne le savoir des Anciens

Je suis résolu désormais
A toutes les ignorances
J’étais sage, je suis fou à présent
Plus jaloux de mon sort
Qu’un sultan paré d’or et de turquoise

Les chercheurs t’appellent Science sans Conteste
Moi je dis que la chute est le fruit des lourdes vérités
Qui s’égrennent entre les portes du Nâsût(1) et celles du Malakout(2)

Du grabataire à l’archange il est à peine l’espace d’un cheveu
Quand le moi se consume dans la flamme
Brûlant au seuil de la station ultime

Transportés, notre but est le degré suprême
Acquis seulement aux regards vierges et francs
Avant que le nom d’homme ne vienne
Poser sur nos yeux un voile teinté de cendre

Mais ce matin le vaisseau de ton corps est brisé
Qui libère sa raison hallucinée
L’univers ne vaut plus que par ton seul regard
Les montagnes s’effritent comme du sable
Le ciel se fend de mille fissures
Les fleuves sont le sang courant dans tes artères
Et le monde ne sait bruire que quand tu tends l’oreille

Cessons d’enfiler les perles de sagesse
Les maîtres ont renié leurs disciples
Poings tendus le blasphème à la bouche

On a brisé les luths et crevé les tambours
Afin que revive le silence
Perclus au vacarme des concerts mystiques
La parole sans voix est un début de science

Sans étude, sans livre,
Pour trouver un chemin dans le corps et son souffle
Polis ton cœur comme un miroir
Fais un pas hors de toi pour arriver à Dieu

As-tu vu ? As-tu entendu ?
D’où il t’a pris, jusqu’où il t’a mené ?
Il t’emmènera encore
au-delà du ciel et de la terre
Car l’éveillé ne s’endort pas
Le matin au chant des chameliers

Seul reste le désir
L’amour est le compas
L’astrolabe des mystères du Très Haut
Tu peux, en ce jour nouveau, voyager seul

Sur le chemin déjà parcouru
Le chercheur des trésors
Devient trésor lui-même.

(1) Monde des hommes – (2) Monde des anges

Reza Afchar Nadéri,
samedi 4 février 2006

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FANÂ
La Septième Voie : le Néant

Endossons ce jour notre linceul blanc
Sous le manteau de bure noire
Notre toque est une pierre tombale
Le salut n’est plus
Que dans la négation complète et le trépas

O Amoureux de vérité unique
Qu’avec rien on ne peut arpenter
Ni confondre
Vous avez retrouvé votre chemin vers moi

Ce néant appelé de vos vœux
Recèle tous les mondes
Et devant ses rayons
Le soleil n’est jamais que poussière

Ton âme s’est grisée des extases mystiques
En cette nuit de noces aux couleurs de ténèbres
Ta tombe n’est en rien un cercueil
Sinon les portes de ton âme envolée

Tu t’abîmes en ce creuset
Pour ne plus être
Que ton moi immortel
Porté en germe depuis toujours
Comme la graine redevenue graine
Au tombeau des maturations

Neige fondue à tes rayons
Tel je suis, ô toi mon pareil

On prétend que dix mille voiles
Sont tendues entre créé et créateur
Qu’en ce jour ils se lèvent un à un
Pour exaucer enfin
Les prières éperdues des amants

Mourir en toi
Tel est leur désir ultime
Se consumer à ta seule vue

Homme
Du plus profond de tes errances
Tu ne me chercherais point
Si tu ne m’avais déjà trouvé

Reza Afchar Nadéri
Paris, le mardi 7 février 2006

Remerciements à la confrérie des Derviches Tourneurs de Konya.
Héritiers directs de la confrérie Mevlawiyya, fondée par Djalal ud-Din Rumi (1207-1273), les Derviches tourneurs de Konya (Turquie) perpétuent la pratique rituelle du « Sama » (danse extatique) enseigné par ce grand maître de la mystique soufie.

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2 Responses to Jardin secret

  1. moazzezi says:

    مرسی جناب رضا افشار نادری
    مدتهای مدیدی بود که اشگهایم برای شعر جدید در نیامده بود، چه زیبا و قویست همراهی با هفت شهر عشق عطار ممنونم
    آرزوی هر چه بیشتر الهامات عارفانه برای شما دارم

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